coulisses de terrain

Anecdotes de terrain en Asie centrale et en Sibérie méridionale par Frédéric Léotar

 

Premiers pas chez les Ouzbeks : de rencontre en rencontre...

J'ai fait mon premier terrain en 1999 chez les Ouzbeks, grâce à une bourse de recherche octroyée par l'IFEAC (Institut Français d'Études sur l'Asie Centrale). Ce centre de recherches, qui a été depuis malheureusement fermé, était situé dans une maison ancienne de Tashkent construite autour d'une cour où poussaient des fleurs et quelques arbres fruitiers dont un grenadier rempli de fruits quand j'y suis arrivé en septembre.

La bibliothèque de l'institut, les repas quotidiens préparés à partir des produits frais du bazar, la salle à manger, les colonnades entourant un salon d'été recouvert de kurpatchas, les longs couloirs vitrés, donnaient à ce lieu une atmosphère de recherche et de convivialité qui en faisait un espace unique de rencontres. C'est là que j'ai fait connaissance avec Jean During, ethnomusicologue et pensionnaire scientifique de l'époque.

Quelques jours après mon arrivée, Jean m'avait proposé de m'emmener chez Fayzolla Karomatov pour me présenter à cet ethnomusicologue ouzbek incontournable. Pour un étudiant fraîchement débarqué ne connaissant encore personne, c'était une aubaine ! Or, à la fin de la rencontre, M. Karomatov m'a donné rendez-vous le lendemain matin à son institut. Je me suis donc présenté à l'entrée de cet édifice soviétique trahi par le temps.  Là, un concierge muni d'un téléphone et d'un cahier, consignait le nom de toutes les personnes passant par la porte. Cette formalité remplie, je montais les marches jusqu'au bureau de M. Karomatov.

La personne était charmante. Après m'avoir offert son livre sur les instruments de musique ouzbeks et ayant appris mon intérêt pour les musiques de tradition nomade, il appela alors un étudiant en provenance de la région du Sourkhandaria : Qurbonniyaz Panjiev. Cette rencontre a définitivement orienté le cours de mes recherches en Asie centrale.

Qurbonniyaz, comme tous ses collègues, était habillé d'un costume cravate, l'air à la fois sérieux et attentif à ce que je disais. Au départ, cette attitude m'avait surpris et je n'arrivais pas à saisir ce personnage qui prétendait pouvoir m'aider. J'avais l'impression que rien n'était impossible pour lui. J'étais ravi que nous  partagions un intérêt commun et d'avoir trouvé un interlocuteur prêt à s'y lancer corps et âme.   

Plusieurs m'avaient conseillé de me méfier de ces collaborations mais mon instinct me disait que Qurbonniyaz était quelqu'un de sûr. Et 15 ans après, une telle impression ne s'est pas dissipée. Cette année-là, en 1999, nous sommes partis de Tachkent en bus de nuit pour le Sourkhandaria afin d'aller y enregistrer des musiques dans les villages. Quand le bus s'est arrêté, en plein milieu de la nuit, tous les passagers se sont jetés sur une taverne miteuse pour engloutir une soupe (shorpa) et une tasse de thé. C'était la cohue, et si Qurbonniyaz n'avait pas été là, je n'aurais probablement pas été capable de me faire servir... 

Le lendemain, le soleil s'est levé sur une terre sèche, pénétrée de soleil, si avide d'eau ! Et durant les jours qui ont suivi, je subissais cette même chaleur, la gorge assoiffée d'eau froide et quelque peu réticente au thé brûlant servi à chaque rencontre.

Nous avons sillonné les villages à la recherche des musiques de tradition populaire et collecté sur mes K7 DAT des berceuses, des lamentations funéraires, des chants pour la pluie, des chants de guérisseuses, des mélodies pour les femelles du troupeau, des épopées...

Pour rejoindre les villages, nous prenions des taxis collectifs, ce qui ralentissait énormément notre avancée mais multipliait les rencontres et augmentait l'enthousiasme des personnes que nous sollicitions. Malgré la chaleur, les déplacements quotidiens dans des véhicules surchargés, des nuits courtes sur des matelas de coton posés à même le sol et des soirées bien arrosées, je découvrais des forces que je ne connaissais pas, nourries par le chant de ces femmes, les échanges avec les hommes, le rire des enfants, et la complicité au quotidien avec mon ami Qurbonjon !

Dans le projet de recherche que j'avais envoyé à l'Ifeac pour recevoir cette bourse, j'avais fait le pari que les répertoires enregistrés l'année précédente chez les pasteurs touvas devaient se retrouver dans les zones agro-pastorales d'Asie centrale encore peu connues des ethnomusicologues. Et ces recherches sur cette ancienne terre de transoxiane m'indiquaient que mon audace était justifiée. C'est alors que j'ai voulu pousser de l'autre côté de la frontière...